Entre deux chaises?

Pris entre nature et culture, l'homme d'aujourd'hui semble inconfortable. Surtout celui qui porte le costard jusqu'à Copenhague pour poser et protéger ses arrières économiques dans les salons du Sommet de l'ONU sur le climat. Du fait, il semble s'y jouer un jeu bien curieux où personne n'ose se lever tout en se demandant s'il a bien raison de demeurer assis. Dans quelques jours, il faudra bien que quelque chose émerge de ce siège international... On ne prend pas une ville d'assaut sans revenir avec sa part du butin, non?

C'est justement là le paradoxe. Être bien assis sur sa chaise à Copenhague c'est être assis sur des "richesses" nationales, mais c'est surtout être assis dans la nature, dans le monde. Nous avons déjà entre les mains le butin qu'il nous faut, messieurs les ministres! Or, c'est vous qui risquez de permettre aux barbares de s'en emparer. Penser en terme dichotomique, opposer nature et culture, c'est déjà se poser hors du monde. Pourtant, la nature ce n'est pas ce qui est à l'extérieur de l'homme... c'est d'abord et avant tout l'homme lui-même.

Alors discutez tant que vous voulez, messieurs. Mais le vrai danger il est là, dans ce que votre langage ne permet pas!


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« L’opposition entre nature et culture […] gagne beaucoup en clarté dès lors qu’on la formule dans les termes, familiers aux biologiste, d’hérédité endosomatique et d’hérédité exosomatique. »


« Si l’on veut comprendre la structure du langage humain on ne prêtera jamais assez attention au fait qu’un enfant, faute d’être exposé à des actes de parole entre sa deuxième et sa douzième année, voir définitivement compromise toute possibilité d’acquérir le langage. Contrairement à ce qu’affirme une ancienne tradition, l’homme n’est pas de ce point de vue « l’animal doté de langage », mais plutôt l’animal qui en est privé et qui doit par conséquent le recevoir de l’extérieur. »


«
S’il en va bien ainsi, il nous faut considérer d’une manière nouvelle la dualité dans l’espèce humaine d’une héritage endosomatique et d’une héritage exosomatique, d’une nature et d’une culture. Il ne s’agit pas d’une juxtaposition, supposant deux sphères distinctes sans communication entre elles, mais d’une duplicité déjà inscrite dans le langage même qui a toujours été considéré comme l’élément fondamental de la culture. Ce qui caractérise le langage humain, ce n’est pas l’appartenant à l’une ou l’autre sphère ; c’est sa position entre elles deux, c’est son articulation simultanée sur leur différence et sur leur résonnance. »[1]

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[1] AGAMBEN, Giorgio, Enfance et histoire, Paris, Payot & Rivages, 2002, p. 109-111.

Noël en vitrine à Paris

À mots couverts

Parfois je trouve que le fait français en Amérique est un peu hypocondriaque. Parfois je me dis que les français ont trop d'assurance à mon goût. Mais surtout je me demande si toute question de langue est, de facto, question de papilles...

Les cas douteux ne manque pas, même à Paris où l'on peut maintenant sluncher. Sluncher? Oui, oui... le slunch est au midi ce que le brunch (prononcez brun-che) est au matin. Faut imaginer : "on se fait un slunch?" Appétissant!


Demain l'hiver...

Décembre installe sa péniche Quai de Seine et vagabonde sur Paris. Au Québec, la neige a déjà neigé. Il ne tardera pas ce matin aux bottes de gel annonçant la saison du blanc manteau. L'hiver arrive à grand pas. On s'en rendra compte même sans compter. En cette année olympique, on se chargera bien assez vite de vous le rappeler. Après tout, il en va de la fibre nationale et des ressorts politiques de vos divans provinciaux...

Cet hiver, c'est le plus meilleur pays du monde qui se met en vitrine. Davantage que des aclètes (dixit les "spécialistes" sportifs de RDS), c'est tout un pays qui sait où il s'en va avec ses skis... et le comité organisateur veut tellement qu'on le sache qu'il n'hésite pas à s'assurer que personne n'insinue le contraire. Cette clause cachée du contrat des artistes participant à la foire olympique en dit long:

"The artist shall at all times refrain from making any negative or derogatory remarks respecting VANOC (the organizing committee), the 2010 Olympic and Paralympic Games, the Olympic movement generally, Bell and/or other sponsors associated with VANOC."

Le volet culturel des jeux olympiques permet de montrer, à la face du monde, l'étendue de la créativité et la diversité des modes d'expressions canadiens. Cependant, pour un État frileux, dire "expression" c'est aussi parler de risque pour l'entrepri$e politique de cet événement a-politique. Le succès requiert une image propre et unie du pays hôte: tout le peuple sous la bannière de Vancouver 2010. Et si mise en scène il doit y avoir, il y aura.

Certes, la liberté d'expression est une valeur canadienne enchassée dans l'Ô précieuse charte constitutionnelle. Mais, néolibéralisme oblige, comme toute chose la liberté a son prix et le temps d'antenne international ça se paie. Le publicitaire pourra dormir tranquille parce qu'à Vancouver le silence est d'or et la parole est d'argent...

Dehors novembre



L'on remarquera que novembre n'a pas été très riche en billets sur ce blog. C'est la saison morte. D'ailleurs, à Paris, c'est le temps des feuilles mortes...



Oh! je voudrais tant que tu te souviennes
Des jours heureux où nous étions amis
En ce temps-là la vie était plus belle,
Et le soleil plus brûlant qu'aujourd'hui
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle
Tu vois, je n'ai pas oublié...
Les feuilles mortes se ramassent à la pelle,
Les souvenirs et les regrets aussi
Et le vent du nord les emporte
Dans la nuit froide de l'oubli.
Tu vois, je n'ai pas oublié
La chanson que tu me chantais.

Mes automnes ont toujours été saisons de vertiges et de souvenirs. Parfois morose, parfois doux et tranquille: septembre annonce la fin d'un cycle. Comme autant d'instantanés sur un canevas éphémère, les feuilles décrochées par le vent s'offrent une dernière valse avant choir au pied de l'oubli. Elles donnent l'impression que le temps emporte un peu de soi et l'échappe de-ci de-là sur le pavé froid d'un présent jamais offert.

Reste que le Paris de cet automne est animé et vivant. Le temps est doux, les gens vont et viennent candidement et les terrasses demeurent ouvertes. Les marchés voient défiler leur lot de clients. Les places résonnent de cris d'enfants, de claxons, du deux tons des sirènes et de l'accordéon occasionnel. Souvent, le soleil perse le rideau gris que pousse l'océan. Bref, il fait bon vivre pour l'homme de quelques arpents de neige. Mais si le novembre parisien ne ressemble pas à celui que nous vivons au Québec, il demeure que les shootés à l'âme d'André "dédé" Fortin y trouvent leur compte. Surtout les jours de pluies...

Ce matin on apprenait la mort de Gilles Carle. Ces derniers mois, la liste des disparus qui ont marqué mon imaginaire s'allonge dangereusement: Alain Bashung, Nelly Arcan, Pierre Falardeau, Claude Levi-Strauss, Michel Freitag... tant de feuilles en peu de temps.

Je lèverai pour vous une "mort subite" et une "éphémère", mais je me garderai bien d'offrir à votre mémoire une "fin du monde" puisque c'est à nous que vous rendez l'avenir de par ces portes que vous ouvrez sur la suite du monde.

"Que votre créativité et votre courage inspirent ceux qui feront oublier votre départ... un peu."

Blog-dog




- T'as un blog?
- Oui, en effet.
- C'est contagieux?
- Pas toujours...
- ??



Le concept du blog, est assez vague car il est principalement défini par les usages et les pratiques qui s'y inscrivent. Généralement son auteur en précise l'orientation au départ, mais rien ne le contraint à sa ligne éditoriale. Après tout, déroger est une idée séduisante pour beaucoup, dans beaucoup beaucoup de situation.

Partant du principe des mots cratiques* du "qui veut parler le peut", quiconque le désire peut publier un blog. Ainsi, dans le champ de nos printemps perpétuels, entre vouloir et pouvoir seule se dresse la clôture de la technique. Sous condition de volition et de maîtrise minimale du moyen**, toute fin peut être desservit par le nouveau meilleur ami de l'homotechnologicus: le blog!

Par un curieux mouvement d'inspiration des pratiques et d'expiration des idées, le blog in carne quelque chose d'indéfinissable. À l'instar de la saucisse, outre un peu de chair, on y retrouve de tout et de rien, mais on y retrouve toujours quelque chose comme le résidu d'une pensée, de quelqu'un, d'une expérience, d'une vie...

Loin de moi l'idée de prendre pour vétille la fenêtre qui me permet de composer de nouveaux paysages prosaïques, de me soumettre au délice de l'écriture et à la voltige des mots. Seulement, du bout des doigts dansant sur ce clavier, j'aimerais partager une observation que j'éprouve à coups d'oreilles depuis mon arrivée à Paris...

Dans les séminaires, les colloques, les conférences mais aussi et surtout autour d'un verre, dans un café, au coin de la rue, à la table et à la radio, je m'aperçois que les gens n'ont pas peur de la chair des idées. Il me semble les voir, bonne fourchette, se sustenter de la substantifique moelle de l'intellect sans chercher à éviter le poids des mots et de la parole. Après tout, ce qui trouve sont chemin jusqu'à l'assiette relève surtout de l'appétit.

Certes tous les goûts sont dans la nature et, à ce titre, chacun a son mot à dire. Certes la liberté de choix est un principe fondamental des mots cratiques. S'intéresse à quoi bon, qui veut. Cependant, pourquoi accepter de se priver des Lumières et s'enfermer dans l'obscurité le menu à la main? Est-ce exercer pleinement son droit à choisir que se priver d'emblée de possibilités?

J'en conviens, sous le couvert d'argent de l'élégante pensée se cache souvent trop de vent habillé du velours. On a beau dire, trop de mots pour si peu c'est... décevant. Il y a plusieurs façon de nommer un plat, mais un plat est un plat. Ses saveurs ne changent pas selon les mots qu'on veut bien lui prêter. L'accent n'y fait pas davantage...

Là où il est plus aisé de parler du temps qu'il fait j'aime voir surgir ceux qui osent s'avancer dans le royaume de l'Idée et n'hésitent pas à entretenir une passion pour une province de cet État. La saucisse c'est bien bon, mais gruger un os l'est tout autant. À la table du prêt à manger, il est aussi intéressant se risquer aux fourneaux.

À chacun son appétit!
... mais parfois l'appétit vient en cuisinant.



* Du grec ancien Κράτος/Krátos : divinité grecque personnifiant le pouvoir qui a enchaîné Prométhée sur le mont Caucase au nom de Zeus à qui il avait dérobé le feu divin de la culture pour le donner à l'homme.
** Après tout Internet, sous son feuillage édenistique d'absolue liberté, permet aux pythonisses de prédire un avenir verdoyant à tous les possibles désirant s'affirmer.

Satire

Il y a de ces moments où la vie s’accélère et prend son air d’allée… Elle courre, pédale, détale. Elle prend ses jambes à son cou comme si elle avait peur de nous qui la poursuivons pour ne pas la perdre de vue.

Depuis quelque temps je vie à toute vitesse et je ne me donne pas toujours le temps de le prendre.

Parfois, on se sent transporté. Pour peu on en aurait oublié qu’on met un pied devant : le rythme est bon et l’on bat la mesure. Il est alors aisé d’y étaler sa mélodie candidement. Parfois, on souffle un coup et un autre sans arriver à placer une note. Rien ne semble à sa portée. Le plus souvent c'est un peu des deux: autant en emporte le vent, autant en apporte le temps.

- On te dit: "t’en a tant de temps, mais pas tant que ça finalement, t'as pas cent ans..."
- Et on se dit: "ça tire la vie, satire".

S’il y a un temps pour chaque chose, le plus difficile c’est de trouver le bon. Je cherche encore, mais je vous promet un peu plus de constance mon cher Watson!

J'écrirai, tôt ou tard.

Jour du souvenir...

"Il faut se souvenir aussi de celui qui oublie où mène le chemin."
(Héraclite d'Ephèse)

Cris de guerre

Voilà quelque temps que je traîne une toux fugace, mais caustique. J'ai beau lui avoir déclaré la guerre, rien n'y fait vraiment. Elle me poursuit et me surprend de la bouche de ses canons. Comme cette armée de virus se propage en général avec son régiment de paladins "propulsé par pont aérien, mon général", toux et éternuements deviennent suspects. Ainsi, telle une main louche à la table de jeux, mes quintes s'accompagnent du regard torve des quidams méfiants. Il faudrait tout stériliser derrière moi, me confiner à mes quartiers, me bannir des lieux publics, me sortir du jeu.

La peste de celui qui porte ce trait de saison car, en réalité, il pourrait être l'hôte du seul et unique virus digne de mention. Zevirus. Vous savez, celui dont l'économie a déjà triomphé à grands coups de baptême hors de l'église porcine: le tristement re-nommé A H1N1. Les symptômes (qui peuvent durer jusqu'à une semaine) sont similaires à ceux de la grippe saisonnière, et peuvent aussi inclure fièvre, mal de gorge, maux de tête et douleurs musculaires et articulaires... Bref, il est presque trop aisé de confondre le virus vulgaris et zevirus.

Sur les ondes, les médias me disent tout et rien. De l'assertorique à l'apodictique, ils médisent, médiatisent. Ils me bombardent de petites capsules que j'avale sans posologie. Sous le parapluie du double principe de la publi-cité, leur prolixité est assommante. D'un côté, si le public en demande c'est qu'il faut lui en donner. (L'auditoire c'est bon pour le savon, ça fait vendre.) De l'autre côté, il est d'intérêt public de diffuser certains faits et le 4e pouvoir doit informer son auditoire au nom du bien commun. (L'information c'est bon pour le réseau, ça lave plus blanc que blanc.) Au final, puisque les sceptiques doivent être confondus...

Après le Lupin costar-cravate des hautes sphères de la finance, zevirus devient l'ennemi public numero uno. C'est bon pour l'Économie d'oublier la crise, l'hypothèque, le chômage et la chute sociale. C'est bon pour l'État d'oublier la dette, les promesses et les scandales. C'est bon pour le Peuple de se sentir lié et à égalité devant un mal qui, pour une fois, vient de l'extérieur. "La mort nous guette tous, elle ruse, elle est partout!"

Si les médias s'en donnent à coeur joie, les millénaristes, les moralistes et les scientifiques ne sont pas en reste. Bientôt, le philosophe et le dévot nous dirons que de deux choses l'une: ou Orwell avait vu juste et les animaux ont commencé la révolution (après la fièvre bovine et la grippe aviaire voilà que le cochon prend les armes), ou l'homme mené par ses instincts les plus bas voit son âme contaminer sa chair.

À tout prendre, je me demande si ce n'est pas cette cacophonie dantesque qui me rend malade.

Mur-mûr

En ce 9 novembre, des milliers de têtes convergent place de la Concorde à Paris. D'autres célébrations sont organisée plus tard dans la ville. À Berlin ils se réunissent par dizaines de milliers. Ailleurs, d'autres en font sûrement autant. D'une ville à l'autre, de fil en écran, le mot a circulé. Ceux qui ont cliqué ont pris leurs claques et la porte. Ils arrivent.

À vue et à l'oreille, il semble qu'on les ait appelé pour faire de quelque chose, un événement... Ils se pressent et s'entassent: on a peu de temps même à plusieurs. Tous ces gens doivent en savoir quelque chose puisqu'ils n'arrêtent presque jamais d'ordinaire.

Je les espère se poser la même question:
"Qu'est-ce que ne pas avoir 20 ans de plus?".

Ils répondront de leur main en faisant beaucoup de bruit. Ce soir, les mots sont de concert et se souviennent du violoncelle de Rostropovitch. Dans la musique, le silence cimente les uns, les autres. Je ne briserai pas le mur du son en cherchant à entendre ce qu'ils en comprennent. Des talons jusqu'à l'estomac, je sens la faim de connaître tenter de digérer le froment de la peur. J'ai souvent peur d'être déçu par l'humain. Cet aveux est presque trop vrai pour être écrit.

Ce soir, ils ne sont pas tous berlinois, ils sont encore une fois spectateur... mais ils sont attentif et c'est déjà ça.

Trop humain?

Je n'ai pas la prétention d'être en mesure d'écrire un quelconque hommage à un homme comme Lévi-Strauss. Primo, je le connais assez mal, même de loin. Deuxio, à chaque mort c'est un peu la même formule. Tout le monde aime et admire celui qu'il est désormais facile d'admirer. Tout un chacun sort de la caverne prétextant y avoir vu passer l'homme, le bon, le vrai. On le veut plus grand, plus important que la statuesque figure que peut ériger l'autre. Ça fait bien de se joindre au cortège et les français chérissent presque autant leur monument que l'occasion de se montrer au bon endroit le moment venu. Étrangement, ce moment arrive souvent lorsque le dialogue n'est plus possible, lorsque la voix s'est fait silence...

S'il est vrai que l'homme demeure un des intellectuels français les plus important du 20e siècle, il y a des limites à ce qu'on peut en dire. Lévi-Strauss, vous et moi avons ceci en commun: nous sommes d'abord et avant tout humain, trop humain.

Il y a une frontière que l'hommage ne saurait franchir sous peine de verser dans la profanation. Derrière cette volonté éléphantesque de faire l'oraison funèbre que tout le monde retiendra et d'être le laudateur per excellencia, il me semble déceler une ombre tristement révélatrice. Faire l'hommage comme on se fait soi-même c'est surtout oublier de rendre hommage alors qu'il faudrait chercher à entendre l'homme plutôt que de parler pour lui.

Claude Lévi-Strauss a été inhumé dans la plus grande discrétion en présence de son épouse, de ses fils, Roland et Mathieu, de deux petits-enfants et du maire de Lignerolles, bourg de 50 habitants aux lisières de la Haute-Marne. Contraires à celles du président français, ses dernières volontés étaient qu'il n'y ait personne à son enterrement et que l'on garde un silence absolu au moment de son décès.

Ainsi, dans la présente absence de l'un et l'absente présence de l'autre, c'est d'abord l'égo moderne que je vois se conjuguer. À la première personne du singulier, cette sombre démesure d'être est parfois trop aveugle. Même devant l'inconfortable silence du trépas, il est inexcusable de faire entendre beaucoup de bruit sous le couvert de la voix et ignorer la parole de celui qui est toujours encore là.

L'ampoule d'être soi, n'a jamais passé autant de temps à chauffer la couveuse ontologique. Immanquablement, elle attire aussi les mouches...


Ces quelques mots découle de la lecture de ce billet. Il s'agit sans doute des taches d'encre parmi les plus pertinantes que j'aie observé après/sur la mort de Claude Lévi-Strauss.

***

« Il était un grand humaniste » est un classique de l'oraison funèbre. Nicolas Sarkozy n'a pas évité la formule lorsqu'il a rendu hommage à l'auteur de Tristes Tropiques : « le Président de la République rend hommage à l'humaniste infatigable » qu'était Claude Lévi-Strauss. Pas de chance. Pour une fois, la formule tombe plutôt mal. En effet, l'anthropologue a écrit en 1962, dans le dernier chapitre de La Pensée sauvage, cette formule que reprendra Michel Foucault dans Les Mots et les choses et que revendiquera une grande partie du courant structuraliste : « le but des sciences humaines n'est pas de constituer l'homme, mais de le dissoudre ». Lévi-Strauss polémique alors contre l'humanisme existentialiste de Jean-Paul Sartre, qui propose un projet d'engagement dans la société sur la base de la liberté de la conscience. Lévi-Strauss, lui, n'accorde guère d'importance à la liberté humaine telle que l'examine Sartre et s'intéresse plutôt aux structures qui déterminent nos manières de vivre et de penser. Pour le dire simplement, l'anthropologue préfère comprendre et classer la diversité des conduites et des oeuvres humaines plutôt que de fonder une vérité sur la vie intérieure de l'Européen des années 1950. De ce point de vue, Lévi-Strauss a pu être inscrit dans un courant anti-humaniste de la philosophie et des sciences humaines.

Reste que Lévi-Strauss, même s'il s'oppose à cet humanisme naïf et ethnocentrique, plaide pour un humanisme renouvelé par l'ethnologie. Au lieu de l'humanisme aristocratique de la Renaissance et de l'humanisme bourgeois et colonialiste du XIXe siècle, il promeut un humanisme qui affirme que « rien d'humain ne saurait être étranger à l'homme ». Mais il le fait à partir de l'expérience de la vie en commun avec les sociétés les plus méprisées par l'Occident. Cet humanisme généralisé convient à Lévi-Strauss. Mais ce n'est ni l'humanisme de Sartre ni surtout celui des messieurs Prudhomme qui recyclent les mêmes formules à tous les enterrements.

Michel Eltchaninoff

Halloween! Allo qui?

Halloween tire son origine d'une fête païenne ("Samain") qui a perduré plus longtemps chez les Celtes d'Irlande et de Grande-Bretagne que sur le continent européen. Au Ve siècle, les moines qui évangélisaient l'Irlande, la Grande-Bretagne et la Gaule se trouvèrent confrontés cette fête du début du mois de novembre. Cette date marquait le début de la moitié sombre de l'année. Il était admis, pendant les jours de Samain, que le monde des vivants communiquait avec celui des dieux et des morts. Cette fête était l'occasion de rituels druidiques et de banquets bien arrosés. Les rituels, profondément ancrés dans la civilisation rurale, perdurèrent bien après la christianisation des populations. Ainsi, bien qu'elle aie évolué, cette tradition a été transportée en Amérique du Nord au XIXe siècle par les Irlandais et les Écossais.

Cette filiation celte combinée au déploiement du protestantisme en Angleterre et à la prégnance catholique sur les royaumes continentaux explique pourquoi, en France comme partout en Europe continentale, on ne célèbre pas Halloween. On y célèbre plutôt la Toussaint. Il s'agit d'une fête catholique au cours de laquelle sont honorés l'ensemble des saints (tous-les-saints) reconnus par l'Église catholique romaine. Elle précède d'un jour la fête des morts, dont la solennité a été officiellement fixée au 2 novembre deux siècles après la création de la Toussaint. Cependant, du fait que la Toussaint, contrairement au 2 novembre, est un jour férié l'usage est établi de commémorer les morts le 1er novembre. Une tradition multi-séculaire veut que l'on allume chandelles et bougies dans les cimetières et, depuis le XIXe siècle, qu'on fleurisse les tombes.

Nous sommes déjà triste de penser que l'ambiance d'Halloween ne régnera pas dans les rues et les places de Paris. L'atmosphère s'y prêterait si bien, mais non... on va devoir assister au recueillement pieux des bons petits catholiques. Heureusement, pour une rare fois, notre bon voisin Père Lachaise sera accessible de nuit pour mettre un peu d'ambiance macabre.

Diaporto

L'océan

Fuir l'automne juste un peu. Fuir le froid qui prend aux os. Fuir ces rayons de lumière trop obliques perçant à peine le bronze des feuilles tremblotantes. Fuir la poussière du ciel et la pluie diaphane des jours gris. Fuir jusque sur ce sable craquant du Portugal.

Se laisser bercer par le ressac d'un océan indomptable. Laisser la vague remonter jusqu'à soi, jusqu'au fond de ses tripes. Sentir l'astre du jour sur sa peau et se baigner dans ses couleurs d'été. Être en vie. Entendre l'appel à sortir de soi. Éclore. Toucher l'envi d'explorer tout ce qu'invite ses sens en éveille. Inspirer l'air saturé du parfum salin porté par un vent qui vient de loin. S'inspirer.

Petite histoire d'un nectar



Bien que le vin soit produit dans la vallée du Douro depuis l'Antiquité, ce n'est qu'au XVIIe siècle qu'apparaît l'appellation "vin de Porto". Il connut à cette époque un grand succès en Angleterre.


À la suite de la guerre avec la France, les Anglais délaissant le vin français, se tournent vers le Porto. Avec le traité Methuen (1703), traité de coopération militaire, diplomatique et économique, ils obtiennent le privilège de fonder au Portugal des maisons de négoce en échange de la baisse des taxes sur le vin de Porto. Cependant, il reste cher et fortement concurrencé par les vins français. De plus, il supporte mal le voyage.

On avait déjà l'habitude d'y ajouter de l'eau de vie pour qu'il supporte le transport. C'est alors qu'un marchand anglais du nom de Jean Bearsley a eu l'idée d'en augmenter le degré en ajoutant de l'eau de vie de vin pure. C'est la naissance du produit sous sa forme actuelle.

Bearsley et ses associés fonderont la maison Taylor Flatgate en 1692. Il s'agit toutefois de la seconde plus ancienne maison de porto, la première fut fondée en 1678 et porte le nom de Croft. Toutes deux, comme de nombreuses autres, sont anglaise. La première maison d'origine purement portugaise étant Ramos Pinto.

Curieusement, il s'agit des trois maisons que nous avons visité à Porto. Le petit gars avait fait ses devoirs!


Porto Alegre

Ce qu'il y a d'allègre à Porto c'est avant tout... le porto. Qui plus est à 4 euros la bouteille! C'est donc avec ce nectare que je soulageai un mal de gorge naissant. Devant le magnifique du couchant, dans la cour de l'auberge, le temps semblait suspendu à nos lèvres. La discussion s'étirait et nous prenions un malin plaisir à l'alimenter du délicieux sirop. Toutefois, après avoir marché toute la journée dans les dédales de la vieille ville, la panse commença à se laisser penser. La scène ouvrant l'appétit et les fruits de mer comme le poisson étant ridiculement cher à Paris, c'est ce que je me suis proposé de cuisiner à ma tendre complice.

Au menu, un sauté de crevettes, pétoncles, poulpes et calmars sur un lit de pâtes nappé de sauce au porto blanc.

En soirée, nous avions prévu une sortie à la portugaise. Vin du Douro à la maison, pré-bar universitaire trois fois trop plein afin de socialiser une pinte à la main et, finalement, sortir danser dans un club en ville. Stepan (un ingénieur mécanique allemand installé à Zurich) nous accompagne. À zigzaguer dans les rues, il apparaissait évident que le vendredi appartenait aux jeunes.

Si le nombre de têtes en gigue sur le trottoir et dans la rue est représentatif de ce qui se meut dans les bars, il y avait foule ce soir là! En fait, rentrée universitaire oblige (un 16 octobre vous imaginez?), on nous dit que ce n'est pas coutume. Quoi que... Les portugais aiment faire la fête et, ici comme en Espagne, on se venge de la semaine en piétinant les plates-bandes de la nuit. À voir le nombre de constellations dans ce cosmos festif, à Porto aussi il y a les copains d'abord.

Dimanche ils se reposeront enfin, avant de tout reprendre en soirée afin de se livrer à un rituel estudiantin centenaire. À la rentrée, sous le portrait géant de Darwin qu'arbore l'université, les "premières années" comme tous les autres se déguisent en semblables en se parant du même accoutrement sombre et d'une cape. La nuit tombée, sous une lune d'argent, l'ambiance est à l'étrange. Le sfumato du secret d'un autre temps traîne dans les rues.

Le rituel remonte à la fin du XIXe siècle et cherche à établir un esprit de corps au sein de l'institution: au cours du long chemin académique, tous sont égaux. Pratiquement imperceptible, un ruban permet de distinguer les différents départements. Telle une meute de jeunes loups assoiffés, ils partiront ensuite scander leurs slogans dans les rues de la ville. À chaque département son palabre et ses gestes. La marche mènera aux tanières discrètes où les initiés pourront célébrer.

Place de la Libertad (où quelques statuts célèbrent le sacrifice des libéraux à l'hôtel monarchique), les "dernières années" se distinguent en portant le chapeau et la canne. À terme, ils détruiront leur couvre-chef pour symboliser le passage de la tour d'ivoire au "vrai" monde.

Sur votre gauche, au balcon, une digression

Dès la première promenade, nous avons remarqué ce balcon. Il n'était pas le seul. Dans cette petite rue, parmi toute cette mosaïque de draps et de vêtements offert au vent, les drapeaux du parti socialiste ne paressent presque pas. Enfin, si, paresseusement ils trônent dans ce coin oublié de la Ribeira. Comme personne ne passe ici, l'acte semble gratuit. L'affichage est d'autant plus étonnant qu'il y a manque d'espace de séchage. Il faut donc considérer ce sacrifice avec respect. Je ne me souviens pas d'avoir été témoin d'un geste aussi équivoque à Paris. C'est peu dire...

Justement, il est temps de revenir sur la gauche française. Permettez cette digression sociologique: c'est déjà un vieux réflexe. Au cours de mes dernières lectures, je me suis retrouvé nez à encre avec la bête. En guise de tentative d'explication adroite, je vous offre quelques bribes de l'hypothèse soulevée par François Dubet dans son dernier livre: Le travail des sociétés.

***
"Les sociétés modernes étant dominées par l'égalité et la liberté d'un côté, et par la diversité des intérêts et la lutte des classes de l'autre côté, l'intégration sociale est produite par l'institutionnalisation politique de la solidarité."

"... les associations, notamment les syndicats et les partis représentatifs, fabriquent l'intégration sociale en institutionnalisant progressivement les demandes sociales, en créant des droits sociaux, en forgeant l'État-providence, en protégeant progressivement les groupes les plus démunis."

"Avec la révolution industrielle, avec les besoins de main-d'oeuvre, avec les corporations et les syndicats naissants, et l'appui des mouvements philanthropiques, s'est formé une système de solidarité basé sur le travail et le salariat. Peu à peu, chacun bénéficie de protections et de droits sociaux contre les aléas de la vie et du marché du travail, dès lors qu'il est salarié ou attaché au salariat par des liens familiaux. D'abord limités à quelques corporations, ces droits se sont étendus à tous ou à presque tous, comment autant d'élargissements d'un contrat de travail fixant les principes d'une solidarité élargie."

"Ainsi, la division du travail installe une solidarité organique par le biais du travail et, peu à peu, comme le montre Polyani, le capitalisme est canalisé par la société industrielle."

"... les syndicats sont à la fois des institutions et des vecteurs de la lutte des classes, les luttes sociales aboutissent à des droits et des acquis, les droits démocratiques ouvrent des droits sociaux donnant un peu de chair à l'égalité des citoyens."

"Peut-être plus qu'ailleurs, ce récit a associé la construction de la nation au progrès social, à la démocratie et à la puissance des institutions."

"Dans ce "creuset", les migrants s'intègrent d'abord de manière fonctionnelle dans l'économie en occupant les places que les travailleurs français leur abandonnent afin e s'élever dans la hiérarchie professionnelle. Là, ils s'organisent autour du travail et des syndicats au nom de leur identité de travailleurs en renonçant à mettre en avant leur culture, leur langue et leur religion cantonnées dans des espaces privés. Puis, deuxième étape, ils entrent progressivement dans le système institutionnel par l'école qui les inclut dans la culture nationale, par le syndicalisme et la participation politique."

Ce récit d'intégration "a fonctionné comme une norme, comme un "régime de vérité" à partir duquel on pouvait interpréter la vie sociale comme étant sous-tendue, informée, par des mécanismes d'intégration associant une structure fonctionnelle et une culture nationale par le jeu des institutions."

"Bien sûr, c'est la gauche qui s'est le plus identifiée à cette représentation dans la mesure où elle était à la fois sociale et moderne, où elle opposait la société au capitalisme "sauvage" et aux vieux ordres tratiditionnels, où elle puisait ses racines dans la Révolution, dans le mouvement ouvrier et dans une confiance bien plus ancienne dans un État de hauts fonctionnaires allant de Colbert à Bloch-Lainé. On comprend mieux que, ce régime se défaisant, la gauche soit intellectuellement démunie quand elle semble condamnée, soit à défendre un continent perdu, soit à se couper de ses racines intellectuelles et de son imaginaire."

Poets Hostel

Véritable petit coin de paradis au sommet de la Ribeira, Oporto Poets Hostel II fut notre premier arrêt. Nous aurions aimé que ce soit le seul. Remontant la côte à l'est de la gare Sào Bento nous cherchons l'auberge. Dans mon carnet, quelques chiffres et un nom qui n'évoque encore rien nous mènent au fond d'un passage piéton abrupte aux pierres usées. Sur la gauche, à l'abri des regards, se dresse un promontoire donnant accès à une petite maison familiale. Au premier coup d'oeil rien ou presque ne laisse deviner que nous sommes au bon endroit.

De la porte de son réduit la voisine nous regarde amusée. Un peu trop fraîchement arrivé, à peine acclimaté au soleil de plomb de la mi-octobre, il faut quelques temps pour que le regard se pose à son tour. Il cherche à tâtons, interroge et se balade nerveusement avant de trouver l'enseigne: un minuscule graffiti près de la sonnette. En un instant nous sommes invités à entrer par la barbichette qui se pointe dans l'antre. Bom dia. L'accueil est des plus courtois et l'endroit porte presque l'odeur du chez-soi. On nous présente l'enseigne et la ville comme s'il s'agissait d'une vieille amie compliquée, mais généreuse. Aucun détail n'est laissé inexpliqué, moults suggestions sont offertes.

Le tour du proprio s'arrête un moment pour laisser la cour faire bonne impression. La chambre double, attenant le jardin, porte le nom de Lorca (tiens je croyais que Frederico Garcia était espagnol!). De la fenêtre la vue donne sur un magnifique panorama où trône la cathédrale de Porto. Seuls, nous échangeons un regard complice... inspirons profondément...

Magnifique!

Porto, Ô Porto

Les Internets forment une mer incroyable d'information en gouttes d'eau. On peut y voguer longtemps avant de trouver bon port et la noyade informationnelle guette constamment celui qui, du pont, scrute l'horizon de la connaissance. Premier commandement de la marine marchande rhizomatique: dans la masse informe du numérique liquéfié il faut partir du principe qu'information n'est pas savoir - n'est pas connaissance. Ainsi, pour en arriver au bout du spectre intelligible il faut chercher, trier, analyser et digérer l'information. Et la chose n'est pas simple pour le mousse aspirant matelot.

Avant tout, devant l'étendue de la galaxie nébuleuse, il faut choisir l'astre qui guidera son bateau-fureteur. Telle une bouée balisant la navigation, ce mot-valise est celui qui ponctue le voyage de découvertes méritantes (si possible). Conséquemment, organiser mon voyage en le précédant d'une navigation exploratoire sur les Internets m'a mené à une première constatation. Partout sur la toile deux appellations semblent se confondre: Porto et Oporto. Je ne suis pas seul devant ce sphinx de nomenclature puisque une amie m'en a également fait part.

Eh bien chère amie il faut comprendre que - les mers étant ce qu'elles sont - tout se confond dans une masse informe au contour lisse. Toutefois, dans les airs comme sur terre comme sur mer... partout, money talks. Et money talks anglais plus souvent qu'autrement. À tenter de soudoyer notre sphinx l'intuition m'a foudroyé. De toutes les réponses possibles, la plus simple est souvent la plus probable. Le problème de "Porto et Oporto" c'est comme notre très distingué canadien constitutionnel: deux solitudes recouvert d'une même couverture de territoire. Ainsi, Porto désigne la ville portugaise dans la langue de Molière et Oporto la désigne dans celle de Shakespeare.

Cette confusion virtuelle me pousse à réaffirmer que, malgré l'idée reçu voulant que l'autoroute de l'information mène immanquablement à l'économie de la connaissance, l'information ne débouche pas nécessairement sur toute la connaissance. Le navire glissant sur la mer, il faut parfois plonger pour découvrir les créatures aquatiques qui se cachent sous la surface.

Blame it on the rhume

Acceptez mes plates excuses pour avoir laissé fermée la fenêtre que j'ai moi-même ouverte. Primo, j'avais l'intention de jouir tranquillement du réel de mes vacances et j'ai préféré écrire mes élucubrations virtuelles à posteriori. Deuxio, j'ai été affligé par ce virus de saison, cette pandémie météorologico-biologique, ce possible A H1N1 dont personne ne sait rien, mais dont tout le monde parle...

Je vous offre donc mon aparté de portuguais en différé en espérant que l'ellipse ne vous désoriente que ce qu'il faut pour me rejoindre.